Réinventer une forme moderne de théorisation des classes sociales à partir des indicateurs de polarisation des revenus pour mieux comprendre la nature des conflits sociaux dans la France d’aujourd’hui
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Dans ce blog, je prends appui sur une étude statistique (Parent et al., 2025) parue sous forme de document de travail du Stone Center for Research on Wealth Inequality and Mobility de l’Université de Chicago pour dire, qu’à l’aube des élections municipales et présidentielles en France, il serait temps de comprendre et d’analyser les conflits sociaux qui ont traversé la France depuis le mouvement des gilets jaunes, en termes de classes sociales. Les fractures sociales identifiées par les indicateurs de polarisation des revenus justifient, en effet, de repenser une forme moderne de théorisation des classes sociales pour l’appliquer à la société française à la veille d’élections cruciales pour notre pays.
Je défends l’idée que la déconnexion entre d’un côté le vécu et les perceptions de leur condition par des populations distantes de l’accès à certains biens et services (reflétés notamment dans les récits littéraires d’une France périphérique à la dérive) et de l’autre des discours savants qui refusent de voir les tensions de classe traversant la société française porte une part de responsabilité dans la persistance, voire l’aggravation, du phénomène ;
La focalisation des études statistiques sur des indicateurs d’inégalités rendant seulement compte d’un continuum de différences de revenu s’avère impropre à caractériser correctement les antagonismes de classes traversant la société française ;
Je souligne, en regard, que les indicateurs de polarisation des revenus fournissent le cadre théorique voulu pour analyser et appréhender la dimension de classe qui traverse les conflits sociaux dans la France d’aujourd’hui au niveau local le plus fin.
L’apport des indicateurs de polarisation des revenus
Intéressons-nous à deux indicateurs de polarisation des revenus développés dans les années 1990s. L’un est plus précisément désigné pour analyser l’effritement de la classe moyenne, l’autre pour caractériser l’approfondissement des distances de classes, pour des groupes situés aux extrêmes de la distribution des revenus.
Le premier indicateur de polarisation de Foster-Wolfson (1994), Wolfson (1994, 1997) vise à identifier la distorsion de la distribution des revenus des ménages autour de la médiane. Le choix de la médiane est conventionnel : selon Foster et Wolfson, la médiane représente le point d’ancrage de la « classe moyenne ». Selon ces auteurs, cet indicateur permet d’observer la croissance ou le déclin de la classe moyenne, et donc un phénomène de bipolarisation des revenus autour de la médiane : plus une part significative des revenus s’éloigne de la médiane, plus l’indicateur de polarisation de Foster-Wolfson est élevé.
Les indices de Foster et Wolfson appartiennent à une famille d’indices plus généraux (Wang et Tsui, 2000) qui retiennent un critère d’écart de revenu et un critère de bipolarité comme somme pondérée des écarts de revenu par rapport à la médiane. Les trois composantes de l’indice de Foster-Wolfson sont respectivement : 1) la part du revenu de la moitié des ménages inférieure à la médiane ; 2) l’indice de Gini ; 3) Le ratio moyenne des revenus/médiane des revenus. L’indicateur de Foster et Wolfson permet d’illustrer la dégradation de la situation de la moitié la plus pauvre des ménages par rapport à celle de la moitié la plus riche.
L’indicateur d’Esteban et Ray (1994) présuppose la constitution de groupes dans la société et analyse le phénomène de polarisation comme la déformation de ces groupes au fil du temps, ce qui donne une portée différente à l’étude de la polarisation des revenus. La société est ici perçue comme un ensemble de « groupes » aux caractéristiques distinctes. Le thème de la polarisation renvoie à la vision d’une société clivée, au sein de laquelle il existe une différence de nature entre deux ou plusieurs groupes. Pour ces auteurs, l’étude de la polarisation devient un moyen de réintroduire la dimension d’antagonisme social et de conflit de classe dans l’économie des inégalités, ce qui semble parfaitement bien adapté au cas des conflits sociaux dans la France d’aujourd’hui, comme les Gilets jaunes ou le mouvement « bloquons tout ». La polarisation des revenus, construite comme une fonction de distance intergroupe de revenus, devient un instrument approprié pour étudier la discontinuité sociale.
De surcroît, Esteban et Ray (1994) développent une axiomatique de la polarisation qu’on peut considérer comme une forme moderne de théorisation des classes sociales. Les auteurs postulent que lorsque la population totale est composée de plus de deux groupes d’individus, la polarisation augmente : (i) lorsque deux groupes, proches l’un de l’autre et composés d’un petit nombre d’individus, se rapprochent ; (ii) lorsque l’un des groupes, dont la position est intermédiaire dans la distribution, se rapproche du plus proche et du moins nombreux des deux groupes extrêmes de la distribution ; (iii) lorsque le groupe médian s’effondre (ce qui nous ramène au cas développé par Foster – Wolfson.
Esteban et Ray développent une axiomatique du « sentiment d’appartenance au groupe » : Les auteurs définissent trois fonctions censées refléter la construction d’une identité de groupe : (i) une fonction d’aliénation ; (ii) une fonction d’identification » ; (iii) une fonction d’antagonisme qui semble particulièrement bien adaptée à l’analyse en termes de lutte des classes. Cet axiome conduit à définir chaque groupe par un degré élevé d’homogénéité intra-groupe, un degré élevé d’hétérogénéité inter-groupes, et un degré élevé d’inégalité entre les groupes avec un petit nombre de grands groupes. Cette axiomatique rappelle de manière frappante les principes de l’action collective de Touraine (1965 ; 1973) qui retient les principes (i) d’identité, (ii) d’opposition, et de (iii) totalité pour caractériser les mouvements sociaux.
La fonction de polarisation chez Esteban et Ray (1994) devient une métrique des fonctions d’aliénation (a), d’identification (I), d’antagonisme (A) de groupes définis par leur taille (nombre d’individus) et leur revenu moyen. La fonction d’antagonisme est le produit des deux fonctions d’aliénation et d’identification, et croît en fonction des deux, de la forme : A(𝐼,𝑎)=𝐼.𝑎.
Sous sa forme empirique, l’indicateur de polarisation d’Esteban et Ray s’applique à des groupes définis par leur taille et la force du sentiment d’appartenance et on peut décomposer l’effet total de la polarisation en un effet « poids du groupe » et un effet « écart de revenu moyen entre groupes ». Il vient au terme de cette axiomatique, que plus le sentiment d’appartenance est fort, et plus la distance en termes de revenus est forte, plus l’antagonisme social sera fort entre ces deux groupes.
Quelle image ces indicateurs de polarisation des revenus nous renvoient-ils de la France ? Celle d’une France de la pauvreté
Je renvoie ici aux résultats majeurs de notre étude précitée. Nous utilisons les données de l’INSEE sur les revenus de 2016, l’année avant le déclenchement du mouvement des gilets jaunes. Ces données contiennent des informations sur le revenu moyen, la population, les tranches d’âge, la taille des familles et les coordonnées géolocalisées sur une grille de carrés de 200 m de côté couvrant toute la France. Les données incluent également le code postal de chaque carré. Chaque code postal contient ainsi un ensemble de carrés, chacun indiquant le nombre de personnes qui le composent et leur revenu moyen. Je tiens à souligner, outre son caractère inédit, le degré de granularité extrêmement fin de cette recherche puisqu’elle décrit la réalité microéconomique française au niveau des 36 000 communes dans leur ensemble.
Sur les unités géographiques définies par les codes postaux, nous avons calculé le coefficient de Gini (indicateur standard des inégalités), ainsi que l’indicateur de polarisation de Foster-Wolfson. Pour calculer l’indicateur de polarisation d’Esteban et Ray, nous avons défini les différents groupes comme les déciles de revenu au sein des codes postaux. Nous supposons que les individus s’identifient à ces groupes.
Ces indicateurs de polarisation des revenus corroborent-ils l’existence d’une France périphérique ? Notre étude met en lumière un clivage net entre les indicateurs d’inégalités et les indicateurs de polarisation. La carte de France du Coefficient de Gini (indicateur des inégalités de revenu) réplique la carte des métropoles : les fortes inégalités sont une caractéristique qui touche particulièrement les métropoles, et les inégalités ressortent comme un phénomène massivement urbain (cf. Annexe, carte 3). Si les indicateurs de polarisation sont eux-aussi plus prononcés dans les grandes villes qu’ailleurs (cette observation vaut tant pour l’indicateur de polarisation d’Esteban-Ray que pour l’indicateur de polarisation de Foster-Wolfson), les indicateurs de polarisation ne reproduisent pas uniquement la France urbanisée, mais révèlent la diffusion d’une polarisation marquée des revenus sur l’ensemble du territoire. Contrairement aux inégalités, la carte des indicateurs de polarisation est beaucoup plus uniformément répartie sur le territoire. Les indicateurs de polarisation capturent donc l’effet de la ruralité, contrairement aux indicateurs d’inégalités.
En ce sens, les indicateurs de polarisation des revenus confortent l’idée d’une France périphérique puisqu’ils soulignent que les tensions sociales, mesurées en termes de groupes et de disparités de revenus entre groupes, ne sont pas un phénomène exclusivement urbain, mais sont présentes à l’échelle de l’ensemble du pays. Nous nous sommes ensuite interrogés sur la question de savoir ce qui pouvait le mieux expliquer cette carte de France du conflit et de la polarisation des revenus. Nous trouvons alors un résultat remarquable que la France de la polarisation des revenus reproduit la France de la pauvreté (cf. Annexe, cartes 1 & 2).
Comme indicateur final, nous considérons le taux de pauvreté de chaque code postal comme la proportion de personnes gagnant moins de 60 % du revenu médian du pays (définition européenne de la pauvreté). La France de la pauvreté ne présente pas de contraste, contrairement aux indicateurs d’inégalités, entre la France des métropoles et le reste de la France. Les taux de pauvreté sont plus uniformément répartis sur le territoire, avec un arc méditerranéen assez marqué et des zones rurales en Bretagne, au Nord et à l’Est. Ils nous permettent de mieux comprendre le visage de cette France périphérique. La superposition des deux cartes de France est spectaculaire : la France périphérique est celle de la pauvreté. Notre constat est que les indicateurs de polarisation sont une mesure effective des tensions sociales émanant de cette France de la pauvreté
Conclusion
Les indicateurs de polarisation des revenus fournissent une grille de lecture permettant de mieux appréhender la réalité sociale de la France périphérique, marquée par la pauvreté et des tensions de classe. Il existe des apparentements entre les catégories d’Esteban et Ray, fonction d’aliénation, fonction d’identification et fonction d’antagonisme pour définir les caractéristiques des groupes sociaux, et les catégories de Touraine (1965 ; 1973) pour analyser les mouvements sociaux : principe d’identité (I), principe d’opposition (O) et principe de totalité (T). Pour Touraine (1965 ; 1973), I seul, définit un lobby ; O seul, définit une force de protestation ; T seul, définit un mouvement d’idées sociales. Ensemble, ils définissent un mouvement social.
Notre interprétation à la lumière des catégories de Touraine et d’Esteban et Ray est de caractériser les Gilets jaunes comme un mouvement I-O. Ce mouvement n’a jamais affiché de volonté ni d’objectif de transformation du monde (T). Cette remarque s’applique aussi pleinement au mouvement « Bloquons tout » dont le slogan se suffit à lui-même (renvoyant sinon à I-O, du moins à O seul). Le mouvement « Bloquons tout » partage avec celui des Gilets jaunes la même dimension territoriale marquée, d’émaner et de refléter cette France de la pauvreté.
Affirmer la nécessité d’une analyse en termes de classes sociales pour comprendre les conflits sociaux de la France d’aujourd’hui, n’est pas un retour du refoulé. Il n’est pas interdit de chausser les bonnes lunettes pour comprendre la nature profonde des antagonismes, aujourd’hui sociaux et territoriaux, qui traversent notre pays. Du moment que l’on identifie les caractéristiques de ces mouvements comme revêtant davantage une dimension d’opposition de classe qu’une dimension de stratification sociale, il s’en suit que les remèdes à porter sont certainement à trouver dans l’arsenal des mesures destinées à lutter contre la pauvreté et à favoriser l’accès aux biens publics dans l’ensemble des territoires, pour réduire la césure de classe et le sentiment de relégation, plutôt qu’à vouloir compenser la fracture sociale par des mesures de lissage des revenus.
Bibliographie
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Guilluy Christophe (2016) Le crépuscule de la France d’en haut. Editions Flammarion. Paris.
Guilluy Christophe (2020) Le temps des gens ordinaires. Editions Flammarion. Paris.
Guilluy Christophe (2022) Les dépossédés. L’instinct de survie des classes populaires. Editions Flammarion, Champs actuel. Paris.
Kauffmann, J-P (2013). Remonter la Marne. Livre de Poche. Paris
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Tesson Sylvain (2016) Sur les chemins noirs. Gallimard. Paris
Touraine Alain (1965) Sociologie de l’action, Collection Sociologie, Editions du Seuil, Paris.
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Vermeren Pierre (2019). La France qui déclasse, Tallandier@essais
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Comment restituer au mieux une société clivée ?
La réalité sociale de la « France périphérique » est abondamment décrite dans la littérature. L’écho littéraire suscité par le thème de la France périphérique est indéniable : des écrivains se sont emparés de ce thème, au point qu’on peut même parler d’un renouveau du roman social dans la France contemporaine. Des romanciers pleurent une France en voie de disparition, comme Kauffmann (2013) dans Remonter la Marne et Tesson (2016) dans Sur les chemins noirs. Le thème de la « France d’en bas » est un sujet littéraire fertile et cette littérature semble à la fois une forme de restitution et d’analyse de la réalité sociale. Citons, à titre d’exemple de ce renouveau de la littérature sociale en France, des romanciers tels que Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Goncourt 2018 et porté au cinéma depuis ; Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule (2017) ; des polémistes mais aussi historiens qui, dans des chroniques à forte dimension personnelle et émotionnelle, décrivent une France en voie de disparition : Benoît Duteurtre (2015) La nostalgie des buffets de gare. De même, Pierre Vermeren (2019) dans La France qui déclasse avance des explications qui sont autant d’hypothèses économiques à tester : (i) la désindustrialisation ; (ii) l’abandon de la planification à la française par les « élites technocratiques » séduites par l’avantage comparatif ricardien dans les années 1970 ; (iii) la suppression de la DATAR (Direction de l’Aménagement du Territoire) qui seraient autant de causes du déclin de cette « France périphérique ». Le paysage de cette « France périphérique » renverrait désormais selon les mots de Pierre Vermeren à une « France des ronds-points » qui « ne mènent nulle part ».
Au-delà de l’image parlante se profile aussi la variable économique à tester. La perception littéraire de cette réalité diffuse mériterait d’être davantage prise en compte dans l’analyse globale du phénomène. Ces aspects, difficiles à évaluer statistiquement, expliquent peut-être la prévalence des réponses savantes et institutionnelles qui ont visé essentiellement à nier ou déconstruire ce phénomène.
Dans le milieu académique, deux traits marquants accompagnent la réception de l’idée même de France périphérique véhiculée par Guilluy (2014 ; 2016 ; 2020 ; 2022): (i) d’abord, la réfutation unanime de la discipline géographique contre les affirmations de Guilluy ; (ii) une réponse des statisticiens et des économistes sous la forme d’un numéro spécial de la revue de l’INSEE, Économie et statistique, paru en 2017, qui reprend point par point les affirmations de Guilluy et les déconstruit à partir d’un large éventail d’indicateurs économiques spatiaux jugés plus pertinents, sur un plan statistique et économétrique. L’argument d’hétérogénéité est celui qui ressort principalement du numéro spécial de l’INSEE (2017) consacré aux « Régions et territoires ». Le discours des « deux France » ne résisterait pas à l’analyse ; il n’y a pas deux France, métropoles contre France périphérique, mais plusieurs France, traversées par des divisions multiples et complexes que le schéma binaire de Guilluy ne permet pas d’approcher. Les clivages sociaux traversent tous les territoires. Les territoires non métropolitains sont extrêmement diversifiés (certains d’entre eux sont dynamiques en termes d’emploi) ; les inclure dans une grande catégorie appelée « périphérie » serait une simplification abusive. Les aires métropolitaines sont elles-mêmes très inégalitaires : les ménages à faibles revenus y sont surreprésentés, notamment à Marseille, Lille, Montpellier et Paris.
Adopter systématiquement une approche nominaliste, c’est-à-dire penser la société et les clivages qui la traversent sous l’angle d’un continuum des différences de revenus empêche de penser et de voir la césure des classes sociales dans la France d’aujourd’hui. Selon moi, l’intérêt de la notion de « France périphérique » est de réhabiliter l’idée que l’analyse en termes de classes sociales n’est pas (et ne peut être) invalidée par une approche en termes de stratification sociale. D’une certaine manière, La France périphérique de Guilluy (2014) pourrait être vue comme une réminiscence de La barrière et le niveau de Goblot (1925). A mes yeux, l’intérêt principal de l’essai de Guilluy (2014) est de suggérer que cette opposition de classes sociales prend aujourd’hui une dimension spatiale. C’est à l’exploration de cet aspect, à l’aide d’une méthodologie adaptée, que se consacre mon analyse. L’argument développé est que les indicateurs traditionnels d’inégalités qui rendent compte d’un continuum de différences de revenu s’avèrent impropres à caractériser les antagonismes de classes qui traversent ces mouvements.
Pour comprendre ou ne serait-ce que saisir les caractéristiques d’un phénomène, il faut d’abord prendre les bonnes lunettes, en l’espèce les indicateurs appropriés à leur objet, et dans ce cas précis, des indicateurs de polarisation qui permettent d’identifier et d’analyser des phénomènes de tensions sociales caractérisées par des clivages marqués entre groupes sociaux ou classes sociales, plutôt que des indicateurs qui invitent à une lecture en termes de continuum de stratification sociale entre individus, comme c’est le cas des indicateurs d’inégalités standard de type Gini, ou courbe de Lorenz.